Avaler le cachet, ou ne pas avaler le cachet ?

Publié

1996

Thème: Voyage


Myanmar, pagode à Bagan
Pagode, Bagan

J’avais dix-neuf ans lorsque je suis allé au Myanmar (également appelée Birmanie). Avant le départ, j’ai pris une assurance voyage pour couvrir les frais au cas où je tomberais malade. L’agent qui m’a vendu l’assurance a bien insisté sur un point: je devais appeler la compagnie d’assurance avant d’engager des soins, sous peine de ne pas être remboursé.

Je suis donc parti pour ce magnifique pays qu’est la Birmanie, passant par la spectaculaire plaine de Bagan où des centaines de pagodes d’un temps ancien jaillissent du sol, passant par le magnifique lac Inle, où l’on trouve un village sur pilotis, et puis vers le nord où j’ai atteint un petit village dont je ne me souviens plus le nom.

Lac Inle, Myanmar
Lac Inle

C’est dans ce petit village que je suis tombé malade. Il suffira de dire que j’avais un goût d’oeuf constant dans la bouche, je ne décrirai pas le temps passé aux toilettes. Je devais absolument contacter la compagnie d’assurance voyage… au Canada.

Dans ma petite chambre d’hôtel, il se trouvait simplement un lit. Pas de téléphone. Rien de surprenant pour un hôtel de si petit village. Il ne devait y avoir que quelques centaines d’habitants, les rues étaient de terre battue, seuls les hôtels des grandes ville pouvaient se permettre des téléphones dans les chambres. Je me suis donc trainé jusqu’à la réception pour utiliser leur téléphone.

-Mais… nous n’avons pas de téléphone ici, m’a répondu le tenancier. (Cette discussion eut lieu en anglais. La Birmanie est une ancienne colonie de l’empire britannique, et nombre de Birmans parlent l’anglais.)

-Où pourrais-je trouver un téléphone ici ? demandais-je.

-Hmmm… je crois que le bureau de poste doit en avoir un.

-Très bien ! Où se trouve le bureau de poste ?

Je me demandais comment joindre par téléphone le Canada d’un village si petit et éloigné. Si je pouvais appeler la capitale, Rangoun, je tenterai d’appeller l’ambassade Canadienne, eux pourraient me mettre en contact avec le Canada.

Statue, Bagan, Myanmar
Statue, Bagan

Lorsque je trouvai le bureau de poste, j’avais devant moi une pièce claire avec deux hommes assis à une table.

-Pourrais-je utiliser votre téléphone ? m’entendis-je demander.

J’eu droit à un regard étrange de l’homme qui me faisait face.

-Euh… bien sûr.

L’homme s’était levé et m’indiquait l’emplacement du téléphone. Je passai l’autre côté du comptoir pour apercevoir une boîte beige avec un combiné par dessus, un voyant rouge devant, et une petite manivelle sur le côté.

Je décrochai le combiné… pas de signal. Je tournai la manivelle… toujours rien.

-Est-ce que votre téléphone marche ?

 -Oui, d’habitude. Vous voulez en faire quoi ?

-Je dois appeler la capitale, Rangoun.

L’homme avais l’air amusé.

-Pas possible. Vous pouvez pas appeler Rangoun, c’est trop loin.

Oh, ma tête tournait. Je ne pouvais donc pas appeler Rangoun. Bon, peut-être Mandalay, l’autre grande ville qui était plus proche, avait-elle un consulat canadien? Le consulat pourrait me mettre en contact avec l’ambassade, qui pourrait me mettre en contact avec le Canada?

-D’accord, et Mandalay, je peux appeler Mandalay ? demandai-je.

-Ah non ! On ne peut pas appeler Mandalay, me répondit l’homme, c’est trop loin.

-Mais… vous avez bien un téléphone. À quoi vous sert-il si vous ne pouvez pas passer d’appels ?

-Et bien, le mardi, on reçoit l’appel du village plus bas, et le jeudi, on passe l’appel au village au dessus.

Famille Birmane
Famille Birmane

À ce moment, je m’assis sur une chaise, ne sachant même pas si je trouverais l’énergie nécéssaire pour retourner à mon hôtel. Et puis il me prit une autre nausée, je demandai aux hommes si je pouvais emprunter leur toilettes. L’un d’eux me conduisit jusqu’à une petite cabane extérieure et me tendit un rouleau de papier.

Lorsque j’émergeai de la toilette, il me sourit et me dit qu’il savait de quoi je soufrais. Il se présenta et me fila une carte d’affaire. Il y avait écrit dessus “guide touristique”. Je trouvai cela un peu bizarre. Déjà que le Myanmar n’est pas une destination très touristique, il devait y avoir peu de visiteurs dans ce village si reculé. L’homme m’invita chez lui, sa maison étant tout près. C’est là qu’il m’offrir deux cachets. C’était pour me guérir, met dit-il.

J’étais donc à l’autre bout du monde, malade, dans la petite maison d’un inconnu qui m’offrait des pilules ! Devais-je les prendre ? Durant tout mon séjour, j’avais trouvé les birmans particulièrement gentils, joviaux et serviables. Même si je voulais trouver une clinique, je devais repartir de ce petit village. Je décidai donc de faire confiance à l’homme qui souriait devant moi, et de prendre les cachets.

Le lendemain, je me sentais mieux, beaucoup mieux. L’homme ne m’avait ni drogué, ni volé. Cet homme avait réellement voulu m’aider. Je suis retourné le voir pour le remercier, puis nous avons bavardé plus longuement. Sa seule possession était un champs de riz pour nourrir sa famille. L’année précédente, la récolte avait été si mauvaise que sa grand-mère mourut. Ce n’était pas une pensée triste pour lui, car comme bouddhiste, il croyait en sa réincarnation.

Je ne me souviens plus de son nom, ça c’est passé il y a si longtemps. Encore maintenant, je suis reconnaissant à cet homme, cet étranger, dont la générosité me touche toujours.