Boubou le singe

Publié

1966

Thème: Animaux


Voici le souvenir que l’on m’a raconté de Boubou:


À Niamey, deux jeunes hommes avaient obtenu un petit singe vert, sans nul doute de façon illégale; mais en brousse, la capture d’un petit singe ne soulève guère de questions.

Ils l’avaient depuis quelques mois quand ils ont voulu s’en débarrasser,  ils devaient retourner en France ou tout simplement s’en étaient lassé, car ce singe était jeune, environ un an, mais absolument pas apprivoisé.

Ils nous ont confié Boubou, car à l’arrière de notre concession, ma mère élevait des poules, des dindons, des pigeons, vaguement tolérés par notre chien et notre chat, vexés de ne pas avoir le droit de les pourchasser. Ma mère avait donc la réputation, à juste titre, d’aimer les animaux.

Ce ne fut malheureusement pas le cas pour ce singe, qui mordait et griffait tout ce qui pouvait passer à sa portée.
Il était donc attaché par une chaîne au gros flamboyant qui étendait son ombre mouchetée à l’arrière de la maison, et il était nourri dans une gamelle posée à l’extrémité de la longueur de sa chaîne.

Dès que quelqu’un se montrait, il se mettait à pousser des cris terribles, grimpait à toute vitesse sur une branche du flamboyant et se mettait à la secouer furieusement.

Mon père a essayé la force, mais ce fut pire.

Boubou le singe

Il était donc seul, enfermé dans sa peur et son agressivité, il avait l’air horriblement triste et me fendait le cœur.
Mais que pouvais-je faire ? Le libérer en cachette ? Notre concession se trouvait à une extrémité nord de la ville et au-delà de la haie de manioc que ma mère avait plantée pour délimiter la concession, c’était le début du désert, plus rien sur des milliers de kilomètres, à part de gros dangers pour un petit singe et pas d’eau ni de nourriture.

Après l’école je venais le voir, j’essayais de lui parler, de lui apporter des jouets. Après avoir secoué sa branche de toutes ses forces et crié des menaces, il finissait par redescendre et s’asseyait tristement au pied de l’arbre, dédaignant les jouets.

Puis, ce fut le mois de juin et le baccalauréat français qui s’approchait. Finalement, nous eûmes toutes nos après-midi libres, afin de pouvoir nous consacrer aux révisions.

Je pris l’habitude de venir réviser à l’ombre du flamboyant, assise par terre au milieu de mes piles de livres et de cahiers, il faisait plus frais que dans ma chambre, seule celle de mes parents possédait un climatiseur, et je m’imaginais que peut-être, ce petit singe orphelin se sentirait moins abandonné. Mais je restais à distance de l’encablure de sa chaîne.

Il prit l’habitude de me voir arriver à heure fixe et finit par ne plus faire son cinéma d’accueil en haut de sa branche.

Au bout de 3 jours, il se rapprocha petit à petit, il était visiblement intrigué par mon activité, une fois sa peur à mon encontre un peu diminuée.

Il finit par s’asseoir au bout de sa chaîne, devant moi, puis se coucha, toujours en m’observant.
En voyant cela, je déplaçais subrepticement mes piles de travaux et moi-même, pour me rapprocher de lui.
Voyant qu’il ne réagissait pas, je fis glisser ma main vers lui.

Aïe ! Il fit un bond en arrière et fila à toute vitesse sur sa branche pour exprimer au monde entier à quel point j’étais dangereuse, à l’aide de cris furieux. Bon c’était raté pour cette fois.

Mais le lendemain, avec autorité, je me suis replacée au même endroit que la veille, j’ai tout de suite replacé ma main au même endroit et j’ai attendu. Oui, je sais, ma concentration sur les révisions du bac n’étaient pas à son maximum.
Après un long moment, Boubou est revenu près de moi en fixant ma main, que je me suis gardée de bouger.
La moitié de l’après-midi a passé, moi à essayer de bouger un peu ma main vers lui et lui, à évaluer le danger potentiel, en alternant des pauses où il relâchait sa vigilance.

Au bout de 3 jours de ce manège, il finit par, de lui-même, venir coller sa main près de la mienne. Très, très lentement, je fis glisser ma main sur le sable jusqu’à toucher ses doigts. Il ne dit rien, j’attendis longtemps, puis je commençais à remuer ma main pour caresser ses doigts, il se laissa faire. Et en l’espace d’une heure environ, il se laissa prendre, caresser, cajoler. C’était fini, c’était gagné, je l’avais apprivoisé, il avait compris qu’il n’avait rien à craindre de moi.

Dès que j’arrivais du lycée, je filais directement à l’arrière de la maison pour aller le retrouver. Il se précipitait dans mes bras, fourrait sa tête dans mon cou et émettait des petits bruits qui me racontaient combien les autres avaient été méchants avec lui, combien il s’était ennuyé, puis il dégringolait sur le sol et se mettait à bondir, faire des cabrioles, attraper les jouets, il voulait s’amuser.
J’y passais un bon moment, puis j’apportais mes devoirs à faire près de lui. Pour l’occuper pendant ce temps, je me creusais la tête pour savoir ce qui l’amuserait. Un jour, j’ai pensé à un miroir pour qu’il se regarde. Le miroir était aussi grand que lui, il pouvait donc s’y voir en entier, il a été complètement fasciné et ne cessait de faire toutes sortes de bruits et de mimiques désopilantes, il essayait de chercher derrière le miroir où il pourrait enfin toucher ce singe plutôt qu’une surface lisse et dure.

Boubou et sa maman

Boubou est devenu mon bébé, il se comportait avec moi, vraiment comme si j’étais sa maman, c’est du moins l’impression que j’en avais, mais malheureusement, cela ne s’est pas étendu aux autres personnes, j’ai essayé, mais il continuait à vouloir mordre et crier après tous les autres, même avec ma petite sœur, qui était jeune à l’époque.

Après ces épisodes, il venait pleurer contre moi, comme si c’était une épreuve terrible pour lui. Alors, j’ai cessé de vouloir le rendre complètement domestiqué.

Malgré ses instincts sauvages qui étaient prédominants en lui, pour sa propre survie d’ailleurs en milieu hostile, il était extrêmement intelligent. Il était curieux, écoutait, apprenait vite, arrivait à résoudre des problèmes que je lui présentais, sous forme d’objets à trouver ou de pistes à suivre.
Puis-je dire plus intelligent que certains humains que j’ai croisés dans ma vie ?
Et un cœur immense.

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